La révolution silencieuse des céréaliers

27 février 2015

Depuis 1992, la Politique Agricole Commune (PAC) n’a cessé de modifier l’organisation commune du marché, ouvrant toujours plus la porte à l’internationalisation. Aujourd'hui une étape est franchie et plus que jamais, la commercialisation et la gestion des risques de volatilité des céréales sont au centre de toutes les attentions. Une révolution silencieuse est en marche.

Réformes successives de la PAC, hésitations et manque de conviction des pouvoirs publics, saturation de certains marchés européens : avec la libéralisation progressive des

marchés des grains par l’Europe, les acteurs économiques, coopératives agricoles principalement, se sont positionnés à l’exportation. Aujourd’hui une tonne sur deux est commercialisée à l’international permettant l'accès à plus de débouchés et une contribution de 7 à 8 milliards d’euros dans la balance commerciale française.

Ces nouvelles réformes confirment la volonté de l’Europe d’intégrer la globalisation croissante et incontestable du monde. Face à la stagnation des marchés européens, ces

décisions obligent les agriculteurs à développer leur présence vers les nouveaux relais de croissance : bassin méditerranéen, Asie ou Afrique. Or dans le secteur céréalier, le positionnement à l’international est complexe. Avec l’affaiblissement de l’organisation commune des marchés et la baisse significative des aides directes, les producteurs doivent avoir pour priorité la satisfaction du client final. Une révolution pour ce monde qui, aussi surprenant que cela puisse paraître, n’a pas tenu ce raisonnement jusque-là.

Sur l’échiquier mondial, la concurrence est rude et les craintes des agriculteurs justifiées. Les bassins de consommation imposent des caractéristiques techniques précises, adaptées

à leurs utilisations. C’est le cas par exemple du taux de protéines pour le blé tendre, qui impacte fortement la qualité du pain fabriqué par le boulanger. Le bassin méditerranéen, premier importateur mondial, impose un taux jusqu’à 12,5. Si les céréaliers peuvent relever ce défi, les pouvoirs publics doivent les laisser identifier les facteurs clés de succès et les aider à déployer les innovations techniques : nutrition azotée pour améliorer le taux de protéines, biotechnologie et marquage moléculaire végétal à l’instar de ce qui est déjà fait pour les maladies génétiques chez l'être humain.

L’affaiblissement de la PAC fait de la compétitivité et de la qualité de la production des enjeux vitaux pour les agriculteurs. La réglementation doit donc évoluer en ce sens : accompagner le produit jusqu'au client et non sanctionner la production. C’est à la France de reprendre le chemin de l'innovation afin d'être en capacité de valoriser sa production sur les marchés mondiaux.

La mutation commerciale dont le monde céréalier doit faire preuve va au-delà des évolutions des pratiques culturales. La satisfaction du client consiste aussi à développer une relation de confiance, en lui garantissant un approvisionnement en quantité et en qualité. Objectif évident dans l’industrie mais extrêmement complexe à atteindre dans le monde du vivant. L’année 2014 l’a rappelé : quinze jours de pluie pendant les moissons dans les bassins de production européens puis canadiens ont suffi à faire émerger la menace d’une

pénurie mondiale de blé dur. Les opérateurs s’inquiétaient de ne plus pouvoir proposer pâtes et semoule aux consommateurs. Pour construire cette relation de confiance, le monde agricole doit donc bâtir des partenariats. En amont pour garantir l’approvisionnement tant sur le plan cultural que logistique en traçant les routes du blé, mais également à l’aval en accompagnant le client dans son développement et en investissant en propre dans les filières de transformation, pour maîtriser la commercialisation d’un produit fini de qualité.

C’est un fait aujourd’hui : la production agricole ne peut plus être détachée de la commercialisation. La satisfaction du client à l’international devient donc une des clés fondamentales de l’agriculture de demain. Une clé pour conserver les millions d’emplois induits par le secteur, une clé pour maintenir notre balance commerciale (les céréales sont le deuxième poste excédentaire) et, point essentiel, une clé pour nourrir le monde.

Sans accès à de nouveaux marchés dans le cadre d’une PAC en peau de chagrin, c’est bien la pérennité de notre agriculture céréalière et notre propre sécurité alimentaire qui seraient remises en cause. L’enjeu est fondamental.

Nos décideurs politiques seraient bien inconscients de l’ignorer.

Jean-François LOISEAU

Président d’Axéréal, coopérative leader sur les marchés du grain.